Version Imprimable de cet article

Réflexions sur les enfants sans papiers

Les enfants sans papiers et leur enfermement indigne 28 janvier 2006 par Jean-Yves HAYEZ - Rubrique:DROIT DE L’ENFANT

(Article mis en ligne en janvier 2004 et remis à jour et à l’honneur dans le contexte des manifestations actuelles pour les droits des enfants sans papiers et contre leur enfermement)

(ATTENTION, DEMANDE EXPRESSE A TOUS LES LECTEURS BELGES : PRENEZ CONNAISSANCE DE L’ARTICLE ATTACHE INTITULE : "NOUS AVONS BESOIN DE VOUS"... C EST VRAI, NOUS AVONS VRAIMENT BESOIN DE VOUS !!!!)

Dans la première partie de cet article, j’ai décrit le vécu de l’enfant avant que sa famille quitte sa terre natale et au cours des premiers mois de sa vie en Belgique.

On se trouve alors dans une période d’attente de la décision des autorités administratives belges quant au droit de la famille de demeurer en Belgique.

Mais quand cette décision est tombée, si elle est négative, que se passe-t-il du point de vue de l’enfant ?



II.

Et si une famille sans papiers, dont la régularisation a été refusée, vit dans l’illégalité, voire la clandestinité ?

Les facteurs que nous venons d’évoquer à propos des familles "simplement en attente" continuent à opérer, mais l’expérience de l’humiliation, de l’insécurité, de la précarité et de l’arbitraire social est ressentie avec davantage d’intensité.

* Comme leurs parents n’ont plus de moyens officiels d’assurer leur subsistance matérielle, c’est le plus souvent la nécessité et le règne de la débrouille et du travail en noir. Les conditions pénibles de celui-ci et l’irrégularité des rentrées financières accroissent encore l’insécurité et l’indisponibilité des parents.

C’est ici par exemple que l’on voit de tout petits enfants accompagner leur maman mendiante sans guère de stimulation au fur et à mesure que passe la journée : couchés sur quelques chiffons sur le pas de la porte de nos grands magasins, ou somnolant dans le giron de leur mère, ils peuvent s’imprégner à longueur de temps de combien ils sont quantité négligeable, des comportements de quémande de leur mère, et des rebuffades qu’elle subit, ou de la pitié de quelques-uns comme signes les plus répétitifs des rapports sociaux qui leur sont destinés.

D’autres enfants, plus grands, participent directement à l’activité de mendicité : réfléchit-on assez aux dégâts psychiques qui s’ensuivent ? Comment un enfant peut-il vivre ce fait de devoir tendre la main et d’avoir à apitoyer pour survivre ? Comment peut-il garder confiance en la richesse humaine qui est en lui ? Comment peut-il continuer à se sentir l’égal des autres ? N’est-il pas inévitable que s’accumule en lui une charge de honte et d’infériorité ou - au mieux - de haine rentrée et de désir de tromper ?

* La famille ici concernée témoigne au quotidien de sa capacité de transgresser les lois au moins dans certains domaines. Il reste rare qu’elle devienne franchement et gravement délinquante, mais pour les petites choses de la vie, elle se doit de tromper l’Etat pour survivre dans l’incertitude et la précarité.

* Quelle leçon de vie en tirent les enfants ? S’identifient-ils à cette dimension du fonctionnement de leurs parents ? En acquièrent-ils, eux aussi, un style de vie roublard et peu fiable ? Mais si c’est limité à une partie de leurs rapports humains, face aux forts et aux nantis, est-ce négatif ou est-ce une preuve de leur résilience ? Ne pas se laisser abattre par l’arbitraire, n’est-ce pas ici un signe de bonne santé mentale ? Oui, peut-être... mais apprennent-ils à faire la part des choses ? Et plus fondamentalement, n’est-ce pas dommage de devoir construire une partie des rapports sociaux sur la force et la ruse, plutôt que de partager dans la justice et l’authenticité ?

* En principe, et même dans ce contexte d’illégalité, l’Etat belge - qui ne manque pas de paradoxes - voudrait maintenir et garantir un accès des personnes concernées à des équipements sociaux " basiques " : il dit souhaioter maintenir un droit à l’éducation, à la médecine préventive (ONE) ou aux soins (en tout cas urgents).

En ce qui concerne le droit maintenu pour les mineurs à l’éducation scolaire, il faut être conscient que, si un certain nombre de parents en font usage, portés par le désir de donner le meilleur à leurs enfants, ce n’est jamais sans avoir le coeur chargé d’angoisse... En effet, quelles que soient les promesses faites par les autorités compétentes dans ce champ social de l’éducation, l’accueil sur place des enfants, école par école, reste inégal et surtout, les conflits de compétence étant ce qu’ils sont, il arrive encore, de loin en loin, que des gendarmes viennent retirer sauvagement d’une école un enfant ou un adolescent, même s’il y était intégré depuis 3, 4 ans... De tels faits deviennent rares, mais ils existent encore et constituent des symboles et des raisons pour que les familles - et leurs enfants - doutent profondément de l’authenticité de notre justice sociale.

III.

ET LES FAMILLES PARQUEES EN CENTRE FERMES ?

Cette éventualité, la plus lourde et la plus inacceptable, concerne régulièrement des enfants : ils sont parfois très jeunes, aux côtés d’une maman seule ou parfois au sein d’une famille complète. La durée de leur détention est variable, mais elle atteint régulièrement quatre ou cinq mois.

Début 2006, la politique du ministre de l ’Intérieur, radicalement contraire à la Convention des droits de l ’Enfant, est d ’accroître le nombre de places fermées pour familles avec enfants : il a prévu des extensions à Vottem et à Merxplas...après tout, de quoi se plaignent-ils, c ’est un peu plus calme qu’ au centre 127 bis, en bout de piste d ’atterrissage de l ’aéroport national et puis, et puis.....personne ne les retient, n ’est-ce pas ?, ils sont libres de demander que l ’on hâte leur expulsion.....

encore en 2006, au centre 127 bis, ces enfants- 58 au 01/01/06 sont pratiquement abandonnés à leur sort lamaentable sans sollicitude particulière : pas d ’instruction scolaire ; trois éducatrices de jour pour 50 enfants ; le droit de sortir deux haures par jour dans un bout de terrain vague entouré de barbelés pour taper la balle et, en prime, un avion qui atterrit à haute fréquence à leurs oreilles.

Cependant d ’éventuelles mesures sociales d’amélioration de leur vie quotidienne comporteraient le grand risque d’assoupir les consciences, comme si le nécessaire avait été fait !

Comme si, maintenant, on avait le droit de se soumettre à ce qui demeure scandaleux - l’enfermement d’innocents enfants et adultes, sans décision ni contrôle judiciaire a priori, avec pour seul délit la couleur de peau !

A quoi sert-il d’avoir mis sur pied tant de nobles structures, des délégués généraux aux droits de l’enfant jusqu’aux juges de la Jeunesse, à quoi sert-il d’avoir délégué au pouvoir des partis qui se disent progressistes s’ils disent ne savoir rien faire pour empêcher cette atteinte aux droits de l’homme ?

* Dans ces centres fermés, le stress, la révolte d’adultes désespérés et qui n’ont plus rien à perdre, les germes de violence sont inévitablement bien plus élevés que partout ailleurs, tout comme l’est aussi le manque de territoire personnel de vie et d’intimité.

Le vécu d’insécurité des enfants y est donc bien plus élevé, lui aussi. N’y sont-ils pas régulièrement exposés, par exemple, à des expériences effrayantes, du type mutinerie, bagarres physiques, violences sexuelles, désespoirs bruyants des parents, grèves de la faim... Expériences effrayantes génératrices de syndromes de stress post-traumatique qui peuvent être intenses et de longue durée.

* Mais surtout, l’expérience de l’injustice et de la toute-puissance arbitraire de l’Etat atteint ici son paroxysme. L’enfant doit assimiler l’incompréhensible, c’est-à-dire le fait qu’il est mis en prison, lui et ses parents, sans avoir rien fait de mal. A cela s’ajoute que les critères et les procédures de sortie sont aussi illogiques que ceux d’entrée. Pas de chance à l’entrée et pour la sortie, c’est aussi bien la roulette russe !

Comment n’en résulterait-il pas un sentiment d’infériorité et un désespoir radicaux ? Avoir cinq ans et vivre en prison, sans indication de durée, sans que papa et maman puissent expliquer ou faire quelque chose... devoir réintégrer la prison après quelques heures de classe " offertes par la Communauté française "... passer indéfiniment du chaud au froid, sans mot possible pour donner un sens à cette expérience...

Comment n’en résulterait-il pas d’importants troubles de l’image et de l’estime de soi ... et un doute sur la valeur des parents et de la famille ? "Qui suis-je ? Qu’ai-je fait de mal pour mériter cela ? Où sont mes fautes et celles de mes parents ? ".

Comment n’en résulterait-il pas une appréciation erronée et pessimiste sur ce qui est permis et défendu et, plus radicalement, sur ce qui est Bien et Mal ... jusqu’à se sentir coupable de porter son nom, d’avoir son histoire et la couleur de sa peau !

IV.

ET LES MINEURS NON ACCOMPAGNES ?

J’évoquerai seulement les mineurs entrés en terre belge avant l’âge de seize ans (3). Comme pour tous les sans-papiers, il est rare qu’ils y arrivent en dehors d’une histoire de vie éprouvante : familles éclatées, morts violentes, persécution subie par leurs parents, ... ou " au mieux ", misère, ...

Face à quoi d’emblée ou progressivement, ils font preuve de cette qualité d’être chevillée au cours d’une partie des situations que les psychologues viennent de redécouvrir, et que l’on appelle la résilience.

Résilience : capacité de rester debout sur les cadres de l’adversité et même, à puiser en elle l’énergie nécessaire à une vie psychique (et peut-être même physique) vigoureuse. Capacité de se débrouiller seul, de ne pas avoir besoin de l’aide des autres dans des environnements indifférents et hostiles.

Peut-on se réjouir de l’existence et de la vigueur de la résilience de certains ? Oui, sans doute, et même l’admirer, mais seulement jusqu’à un certain point, car il y a un prix à payer : l’enfant résiliant, qui a vécu et continue à vivre dans un environnement dur, apprend à se méfier, à ne plus faire part de ses idées et de ses sentiments, à ne plus s’abandonner dans un lien intime. Il apprend à esquiver, à tromper son monde. Il est perpétuellement sur le qui-vive, ne sait plus se récréer, ni se reposer ... Il retrouve en lui quelque chose de l’animal sauvage et devient hyper-vigilant dans un monde hostile.

Mieux vaudrait donc que, tout en saluant au passage la force intérieure et la capacité d’autonomie de cet enfant résiliant, on lui offre à nouveau un environnement amical et accueillant, qui lui donne la possibilité de se laisser aller parfois, de partager et de recevoir présence, aide et amitié (4).

Est-ce bien ainsi que nous fonctionnons à propos des mineurs non accompagnés ? Constituons- nous vraiment cette terre d’accueil sur laquelle ils pourraient enfin se reposer ?

Jusqu’il y a peu, à leur arrivée, ils ne faisaient l’objet d’aucune considération spéciale à l’Office des étrangers... Aujourd’hui, la ligue des droits de l’homme, le délégué général aux droits de l’enfant, certains mandataires politiques s’émeuvent à leur sujet, et il circule des projets de loi qui garantissent mieux leur dignité et la protection de leurs droits ... pendant qu’ils conservent le statut de mineurs. Mais seront- ils votés un jour ?

Les autorités fédérales, en concertation avec des communautés, ont l’air de commencer enfin à réaliser qu’il est particulièrement scandaleux de les parquer en centres fermés et l’on parle d’aménager à leur intention l’un ou l’autre centre ouvert (5) spécifique.

Très bien. Ou, plus exactement, c’est mieux que rien !

Il est néanmoins injustifié de se donner bonne conscience, une fois encore, si ces mesures s’arrêtent à la fin de la majorité. Comme il est illusoire d’imaginer que l’on ramènera la paix intérieure et la confiance en l’être humain dans le psychisme de ces mineurs, s’ils savent que d’éventuelles mesures " davantage humaines " ne constituent qu’un sursis... et que, juste après la majorité, ce sera le retour dans leur pays d’origine s’ils ne correspondent pas aux critères de la convention de Genève (interprétés, comme c’est trop souvent le cas, de la façon la plus restrictive).

Ne serait-il pas éthique alors de prendre radicalement en considération les grands sacrifices qu’ils ont faits en se coupant de leur famille et de leur culture d’origine ? Sur cette base, pour cause de courage, ne serait-il plus humain de leur accorder l’aide et de leur rendre de la sorte confiance dans l’accueil de l’homme par l’homme ?

PS...Et en prime, une description certifiée authentique de la vie des mineurs aux centre 127 et 127bis

Jean-Yves HAYEZ
(janvier 2004-révision janvier 2006)


La vie des enfants aux centres 127 et 127bis
NOUS AVONS BESOIN DE VOUS
Observatoire Citoyen asbl
siège social: rue d'Ansuelle 21d
B 6150 Anderlues, Belgique
info@observatoirecitoyen.be
design © 2006 webage