Etats Généraux de l’Antimafia
21 mars 2007 par l’Observatoire citoyen -
Rubrique:CRIME ORGANISE
Rome, novembre 2006
« Il ne s’agit pas de demander à d’autres de faire quelque chose.
Il s’agit de demander à chacun de faire quelque chose, tous ensemble, chacun dans son milieu, avec ses moyens propres et ses possibilités ».
LIBERA est une organisation citoyenne dont nous vous avons déjà parlé, et qui a pour objectif la lutte contre la mafia. Elle a été fondée il y a une dizaine d’années en Italie par Don Ciotti, qui en assure actuellement la présidence.
Du 17 au 19 novembre 2006, cette association qui compte plusieurs milliers de membres constitués en cellules locales ou thématiques a organisé les « Etats Généraux de l’Antimafia ».
Pendant 3 jours, plus d’un millier de personnes se sont ainsi pressées dans des salles ultra combles, sans fléchir l’attention de 9 heures du matin à 7 heures du soir, pour écouter tout ce que l’Italie compte d’autorités officielles et morales, et pour débattre d’une quinzaine de thématiques allant de l’économie à l’information, en passant par l’éducation et, bien évidemment, la justice, associant tous les secteurs de la société civile.
Voici un compte-rendu succinct de ces journées, qui devraient se reproduire dans deux ans.
« On ne peut pas vaincre la bataille contre la mafia sans une mobilisation civile importante ». C’est ce qu’a déclaré Giorgio Napolitano, Président de la République Italienne lors de la rencontre avec les responsables de Libera à l‘occasion des Etats Généraux de l‘Antimafia.
Quant à l’ex-président italien Oscar Luigi Scalfaro, il a attiré l’attention sur le fait que « l’éducation pour faire respecter les droits des autres afin de pouvoir vivre à fond ses propres droits, l’éducation pour aider les autres à remplir leurs devoirs, c’est une éducation qu’il faut faire par l’exemple plutôt que par les paroles ». Et Don Ciotti d’ajouter « le problème, ce ne sont pas seulement les mafias, mais c’est également nous-mêmes ».
La lutte contre la mafia requiert de croire dans son propre travail, de croire dans ses propres idées. La lutte contre la mafia nécessite de ne pas avoir peur, de faire sincèrement sa propre part.
« La participation de la société organisée à la lutte contre les mafia constitue véritablement un signe d’espérance pour le pays, et exprime une volonté de vouloir se libérer d’une barbarie qui annihile tout effort de développement », observe le Président du Conseil Romano Prodi.
Romano Prodi poursuit : « La lutte contre la mafia nous a enseigné une autre chose : les succès contre les chefs mafieux en fuite ne suffisent pas. Nous avons véritablement besoin d’une information attachée à la légalité, à la vérité, à la justice, à la liberté. Je crois que la lutte contre la mafia pour qui a une responsabilité de gouverner, doit être une lutte concrète. Il ne doit pas s’agir seulement d’un appel aux émotions, de la gratitude envers ceux qui y ont sacrifié leur vie, ceux qui, jour après jour, font avancer ce combat. Il faut proposer une série de changements qui puissent amener toute la société à vaincre le phénomène mafieux ».
De fait, constate Libera, il y a trop de silences, comme ces silences des procès qui, depuis des années, ne disent pas aux parents des victimes qui a tué ceux qui leur sont chers, ni pourquoi, et ces silences sur les droits déniés, et sur ceux qui subissent le sous-développement.
Les maires de plusieurs villes sont ensuite intervenus.
A Gela (petite ville à l’Est de la Sicile), « après des années de contrôle du territoire par la criminalité organisée, pas un seul bien n’a été confisqué à la mafia. Cela en dit long concernant le fonctionnement de certains tribunaux. La question centrale qui se pose, est de savoir si l’Italie veut sortir d’une dérive qui en fait un des pays les plus corrompus d’Europe » (Ndt. la Belgique la suivant immédiatement, selon l’échelle de Transparency International).
« Nous devons relier la demande de sécurité à la légalité », observe le maire de Lamezia Terme, petite ville de Calabre. Pour ce faire, « il est nécessaire que l’Etat soit efficace, il faut faire exécuter les peines, et veiller à une application rigoureuse de la loi dans les procédures administratives ».
La maire de Naple, où les homicides de Camorra se succèdent par vagues, attire l’attention sur l’inutilité de mettre l’armée dans les rues si on ne relève pas d’abord le contexte socio-économique de la ville.
Et la veuve du juge Falcone assassiné en 1992 de l’appuyer : « J’avais compris que je devais m’adresser aux jeunes, mais pas seulement par des leçons. Parce qu’une leçon d’antimafia ne sert à rien pour un gamin qui vent la drogue pour pouvoir manger, s’il doit ensuite rentrer chez lui dans une maison qui tombe en ruine ».
Les magistrats, ceux qui, de longue date, se sont fait une réputation de fidèles serviteurs de l’Etat dans la lutte contre la mafia, avaient aussi répondu présents à l’appel :
Parmi eux le Procureur Général de Turin, précédemment Procureur de Palerme, Gian Carlo Caselli : « Un système entrelacé de corruption et de contacts avec la mafia démontre que l’intérêt privé prime sur l’intérêt public. Dans ce contexte, le fonctionnement de la justice est un élément structurel de la démocratie en elle-même », ajoutant qu’on ne peut oublier que « la marée de consensus mafieux est alimentée par le manque de réponse aux besoins de larges couches de la population ».
Un de ses ex-adjoints à Palerme, Antonio Ingroia, observe que « le rapport mafia-politique est un terrain crucial. Un terrain sur lequel on attend depuis des années un nouvel engagement du monde politique. Il faut à présent donner des signes de discontinuité, et partir d’une révision profonde de tout le complexe législatif qui, ces dernières années, a rendu l’action judiciaire contre la criminalité organisée moins efficace. Dans ce contexte, le témoin est une ressource, pour lequel l’Etat doit investir des hommes et des moyens ».
« La défaite de la mafia, c’est la victoire de l’Etat et des institutions », synthétise le président du Conseil Supérieur de la Magistrature, Virginio Rognoni.
« Aujourd’hui », constate Francesco Forgione, Président de la Commission Parlementaire Antimafia, « nous ne nous trouvons plus face à des mafias qui font obstacle au développement. Ces organisations criminelles font malheureusement partie du quotidien d’un développement détourné, d’une modernisation droguée ».
Le Procureur National Antimafia, Piero Grasso, d’appuyer : « La lutte contre la mafia est un thème décisif pour la démocratie, et ne peut se réduire à une question d’ordre public et de répression. Le bloc social mafieux, que l’on identifie dans ce rapport entre la "mafia" et la société doit être poursuivi avec les moyens nécessaires. On ne peut accepter d’accorder l’impunité à cette zone de la société qui accorde une aide criminelle à la mafia, comme cela se produit souvent lorsque, dans les procès, on remet en cause cet appui extérieur à l’association mafieuse ».
« Nous n’avons pas fait assez pour comprendre que le fait que la mafia tue de temps à autre n’est pas une information », disent des journalistes. « La nouvelle, c’est que la mafia existe encore toujours. Il est évident que nous n’avons pas parlé assez de la mafia. Nous n’avons pas suffisamment expliqué les mécanismes de la nouvelle mafia, ni des nouveaux visages des mafieux ».
« Ce vide d’information laisse seuls ceux qui s’opposent aux mafias et, simultanément, laisse libre champ aux intérêts économiques et politiques qui déterminent les choix éditoriaux, à travers une toile d’araignée de faveurs réciproques ».
Le commerce de l’illégalité encourage les vocations mercantiles des mafias, vocations qui se greffent sur leur attachement au contrôle du territoire, par le racket, la gestion des ressources au prix de l’environnement et au détriment des lois de la concurrence, par l’intimidation, par le recrutement des jeunes (ndt. et, aujourd’hui, par celui des étrangers clandestins également) pour exécuter leurs activités criminelles.
Les propositions opérationnelles font appel au monde politique, des institutions, de l’économie. Il ne s’agit pas de demander à d’autres de faire quelque chose. Il s’agit de demander à chacun de faire quelque chose, tous ensemble, chacun dans son milieu, avec ses moyens propres et ses possibilités.
Les entrepreneurs victimes de la criminalité organisée ont besoin de se sentir protégés. Il doivent sentir que ceux qui gouvernent s’occupent de leur problème personnel, de leur drame, souligne Tano Grasso, président fondateur de l’association anti-racket. Comment est-ce possible de ne pas comprendre que la question de la liberté d’entreprendre ... sans ingérence de la mafia est une grande question nationale, qui doit être affrontée comme tel ? La politique doit favoriser les associations anti-racket. Il faut ... faire largement connaître l’aide qui existe pour les victimes (ndt : en Belgique, il faudrait d’abord établir effectivement de telles aides ...).
Un éditeur fait remarquer qu’il ne peut accepter qu’on parle d’entrepreneur mafieux : qui est mafieux n’est pas un entrepreneur, parce que qui se prévaut de moyens et d’appuis d’une quelconque organisation criminelle ne se mesure pas avec le marché. Ce n’est, dès lors, pas un entrepreneur.
Lors de la table ronde finale, Rita Borsellino, soeur du juge Paolo Borsellino assassiné en 1992 observe que, « pour ceux qui luttent contre la mafia, la solitude qui dérive de l’indifférence est le fruit le plus amer, le plus difficile à digérer, le plus dommageable ».
Et le Commissaire anti-racket et anti-usure d’ajouter : « On ne peut plus laisser passer deux à quatre ans pour accorder les bénéfices de la loi aux victimes de la criminalité organisée, les abandonnant à elles-mêmes, surtout lorsque ces retards dépendent d’une efficacité insuffisante, et d’une indifférence coupable des services publics » (ndt. en Belgique, il arrive qu’après dix ans les victimes d’organisations criminelles soient encore ignorées par l’Etat). « La politique et les institutions doivent savoir écouter la voix de la société civile. Il faut faire davantage. Car lorsque les plaintes au niveau national diminuent (ndt c’est aussi le cas en Belgique), il s’agit d’un signal alarmant de méfiance à l’égard des institutions ».
La lutte contre la mafia, c’est d’abord une question de volonté politique. Les mafias, dans leurs activités quotidiennes mettent en discussion un principe fondamental de l’Etat de droit, celui de la souveraineté. Une grande démocratie comme l’Italie ne peut se permettre de voir des morceaux de pays échapper à son contrôle.
Et le monde syndical d’observer : on ne peut négocier, ni faire semblant de ne pas voir devant soi cette zone grise, apanage de la grande criminalité organisée. Ce versant obscur du pouvoir concerne la politique, l’économie, l’information, la magistrature, les syndicats : il existe un champ obscur du pouvoir à 360 degrés, que nous devons combattre.
S’il n’est déjà trop tard.
D’urgence, nous avons besoin d’une politique qui ne perd pas de vue les contenus, les valeurs, et qui met toujours la personne au centre de ses préoccupations.
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