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Un livre de Catherine Bonnet

L’enfance muselée. Un médecin témoigne

Préface de Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre

10 mars 2007 Rubrique:DROIT DE L’ENFANT
En février, nous vous annoncions la présence de Catherine Bonnet à la Foire du livre, pour la présentation de son nouvel ouvrage : « L’enfance muselée. Un médecin témoigne ».
Nous publions à présent la préface de Jean-Yves Hayez, qui devrait sans peine vous convaincre de la nécessité de lire ce livre.

Préface [1]

« Ce que vous faites au plus petit des miens, c’est à moi que vous le faites » Matth., 25, 40.

L’HISTOIRE que va vous raconter Catherine Bonnet, son histoire, est hallucinante. Sur le plan de sa carrière, cela se termine très mal pour elle, car on l’a véritablement étranglée. Heureusement deux rapporteurs du Haut Commissariat aux Droits de l’Homme et une prise de position positive de la World Psychiatric Association, en juillet 2006, ont tout à fait confirmé la valeur de son travail. Heureusement, le docteur Bonnet a eu suffisamment de ressources en elle pour tenir debout et continuer à croire qu’une vie engagée valait la peine d’être vécue. Je connais suffisamment la personne et l’honnêteté intellectuelle fondamentale de Catherine Bonnet pour vous garantir que ce que vous allez lire est tout à fait fiable : l’auteur ne souffre ni de dépression chronique, qui aurait noirci en permanence son champ de vision, ni de paranoïa galopante.

Elle a eu un très grand tort, quand même, qu’elle vous raconte au début de son histoire : celui d’avoir écouté et pris au sérieux de tous petits enfants qui se plaignaient d’avoir été abusés sexuellement, avec leur vocabulaire rudimentaire et leur mémoire fragile. Et d’avoir été abusés pas par n’importe qui, mais par des personnes très proches, souvent leur papa. Très proches, mais aussi bien implantées socialement, respectables et puissants. Hélas, pour cette fois, pas des papas bien vulnérables, immigrés chômeurs et buveurs ... Après avoir bien réfléchi à ce qu’elle avait entendu, n’écoutant que sa conscience, Catherine Bonnet a signalé leur cas aux autorités compétentes. Ce faisant, elle a d’ailleurs été dans le sens de ce que la loi recommande aux professionnels, mais non sans ambiguïtés, notamment lorsqu’il s’agit de médecins. Ce n’est pas elle qui a instruit les affaires, non, ni statué finalement sur le bien-fondé de l’accusation ; elle a tout simplement fait part de sa conviction.

Eh bien, croyez-moi, cela ne se fait pas ! Les papas qu’elle mettait en question n’ont pas voulu assumer qu’après tout, elle tentait de protéger leurs enfants, la cause des enfants, comme elle l’aurait fait - comme nous devrions tous le faire ! - pour tout enfant évalué en situation dangereuse, en demandant une enquête judiciaire approfondie pour y voir plus clair. Ils ont voulu faire d’elle une sorcière hystérique et mangeuse d’homme. Et puisqu’ils étaient des gens habiles et puissants, ils ont eu l’art de mener contre elle des campagnes efficaces. Campagnes de presse. Mais surtout, campagnes auprès de certaines institutions officielles.

L’ordre des médecins départemental a marché comme un seul homme. Comme un seul homme, c’est vraiment le cas de le dire : réaction machiste d’un club de messieurs respectables et se sentant attaqués par procuration ; réaction de gens désinformés aussi : ce n’est pas une femme, n’est-ce pas, qui pouvait se voir reconnu le droit de s’arroger autant de pouvoir face à l’ordre masculin. Tous ces chefs de service très dignes, qui n’ont jamais eu dans la tête la moindre mauvaise pensée sexuelle, n’allaient quand même pas accepter qu’une espèce de folle isolée dans son coin accuse de si respectables papas !

Et bien, ils la persécutèrent : il n’y a pas d’autres mots ! Face à elle, qui n’avait fait que suivre sa conscience et se conformer à la loi, ils trouvèrent mille prétextes pour considérer comme d’horribles crimes - bien plus graves que l’abus sexuel ! - quelques maladresses dans la rédaction de ses certificats.

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Catherine Bonnet
© Observatoire citoyen

Petit à petit, des gens comprirent quand même les injustices qui s’abattaient sur Catherine Bonnet et se mirent à défendre sa cause. Ce fut le cas de chefs de service de pédiatrie ou de gynécologie ou de psys étrangers. Le Conseil national de l’Ordre des médecins fit preuve d’une hauteur d’esprit et d’une compréhension plus dignes. Mais trop tard pour sa carrière. Et elle n’obtint jamais de ses pairs psys les plus proches la solidarité claire qu’elle aurait méritée. Beaucoup se conduisirent en couards, donneurs de leçons, peu désireux de s’engager et de prendre des risques pour une consoeur isolée et décriée.

Cette histoire est effrayante parce que, au-delà du cas singulier de Catherine Bonnet, particulièrement persécutée pour ses convictions, elle montre combien l’aide aux enfants en difficulté reste aléatoire et risquée pour ceux qui s’y engagent corps et âme.

Quand les tout petits se plaignent d’une maltraitance physique ou sexuelle, ils devraient pouvoir être écoutés avec respect, tranquillement, sans débordement émotionnel, puis conduits très rapidement chez un spécialiste qui connaît bien et les questions de maltraitance, et la psychologie des tout petits. Des écoutants experts bien formés peuvent se forger une conviction raisonnable, affirmative ou négative, pour plus de la moitié des situations qui leur sont soumises rapidement. Celle-ci se base sur l’analyse du discours de l’enfant, le contexte de la production de celui-ci, et d’autres critères encore.

Mais à supposer que ce travail ait été fait, que l’écoutant ait l’intime conviction que tel petit enfant ait été maltraité ou abusé et qu’il le signale à qui de droit, que croyez-vous qu’il va advenir ? S’il n’y a pas de preuves matérielles concomitantes, probablement rien du tout : le suspect et ses avocats feront régner en maître l’idée qu’un petit enfant ne peut être que fabulateur, sans mémoire ou suggestionné par des adultes malveillants ; une grande majorité de tribunaux pénaux s’abriteront trop frileusement derrière le principe de présomption d’innocence pour arrêter les investigations ou innocenter les suspects : pour achever de les convaincre, les avocats agiteront, ou se contenteront même de murmurer un seul mot : « Outreau » à grands effets de manche : effet garanti pendant les dix années à venir ! Et rares seront les juges pour mineurs qui prendront la responsabilité de penser que l’enfant est quand même probablement en danger, et qu’il vaudrait mieux contrôler efficacement ou suspendre, pour une durée indéterminée les contacts avec le suspect. C’était déjà le cas en 2004 ; après, l’affaire d’Outreau a été un désastre dans ses deux étapes : celle où l’on s’est montré incompétent pour décoder les limites de certains discours d’enfants et où l’on a emprisonné à la légère des innocents ; mais l’étape retour encore plus, car elle a été exploitée de façon très perverse par l’ordre adulte dans son ensemble ; celui-ci a fait croire à tous, triomphalement, que les intervenants avaient pour manie de sacraliser la parole des enfants alors que cette parole valait bien peu de choses. Mensonge ! Utilisation perverse d’un vrai drame pour semer injustement le doute sur l’enfance ! Il ne faut jamais oublier que, pour la dizaine d’adultes injustement accusés à Outreau et qui ont souffert de façon inacceptable, il existe chaque année, en France et en Belgique, des milliers de plaintes d’enfants très probablement victimes qui ne sont pas prises au sérieux, traitées avec une bureaucratie scandaleuse ou même pas entendues. Et le plus haut magistrat de France (ou de Belgique) ne viendra jamais leur présenter ses excuses, à ces petits !

Le cauchemar va parfois plus loin. Si un intervenant s’obstine « à la Bonnet », le sort de celle-ci lui pend au nez : on ne met pas impunément en question des institutions ou des adultes puissants et respectables. Dans mon pays, en Belgique, le niveau socioprofessionnel le plus élevé des gens dont je me souviens qu’ils ont jamais été condamnés dans des histoires de moeurs ou de maltraitance physique contre mineurs, ce sont des curés ou des directeurs d’école primaires. Au- dessus, virevolte un ballet de discrets coups de téléphone dissuasifs qui s’échangent entre loges maçonniques, réseaux catholiques ou beaux-frères de ministres et l’institution policière ou judiciaire. Et il arrive que cela marche ... Tout au plus l’un d’eux va-t-il soudainement se faire hospitaliser pour soigner une dépression bien opportune et se faire oublier quelques mois. Et il ne reste plus sur le carreau que des enfants étiquetés comme fabulateurs - « à qui une psychothérapie, ça ferait tellement de bien, vous ne pensez pas, monsieur le Professeur ? » - ou alors, des enfants pointés du doigt comme vicieux et avides de vengeance ...

L’existence de ces forces de résistance énormes devrait nous inviter instamment à ne pas rester seuls devant ces situations tellement minées de partout : si nous en avons l’opportunité, prenons une précaution et donnons-nous une force supplémentaire, celle de travailler en équipe ; trouvons-nous une institution honnête - il en reste ! - prête à s’engager sans lâcheté. Ce soutien de « frères et soeurs proches » en travail peut s’avérer des plus précieux.

Alors ? Il n’y a pas de happy end facile, je l’annonçais au début. Le combat entre le Bien et le Mal fait rage dans le monde et en chacun de nous, et il nous faut choisir notre camp. Si c’est celui de la protection des plus faibles, nous connaîtrons régulièrement cette joie de voir leur sourire revenu, face à une vie redevenue plus juste ; parfois, il nous faudra nous contenter d’être à leurs côtés, impuissants à changer leur sort mais ne les abandonnant pas à celui-ci. Toujours, nous prendrons des risques qui nous éclateront parfois à la figure. Souvenons-nous alors que Catherine Bonnet et bien d’autres, connus ou anonymes, ont été jusqu’au bout !

Jean-Yves HAYEZ [2]
Limal, ce 12/09/2006

[1] Je remercie le Professeur Jean-Yves Hayez pour son soutien au cours de ces années et pour sa préface. De nombreux articles sur la maltraitance sont disponibles sur son site

[2] Professeur à l’Université catholique de Louvain
Past Chef de service de psychiatrie infanto-juvénile
Cliniques universitaires Saint Luc de Bruxelles

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