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Une réflexion sur les enfants sans papiers
Les enfants sans papiers : avant de quitter la terre natale...
... puis dans l’attente de la décision de la Belgique à leur sujet...
12 janvier 2004 par Jean-Yves HAYEZ -
Rubrique:DROIT DE L’ENFANT
Mon identité de psychiatre d’enfants et d’adolescents m’amène à m’occuper centralement de mineurs d’âge. C’est d’eux dont je vais parler, lorsqu’ils sont sans papier. N’en déduisez néanmoins pas que je considère leur sort plus digne d’intérêt que celui des adultes sans papier : il ne saurait y avoir de prise de position éthique ni de justice sociale à deux vitesses, en fonction de l’âge des personnes concernées.



Dans ce texte, je recours à la qualification " sans papiers " parce qu’elle est très parlante, même si elle n’est pas strictement exacte sur le plan administratif à chaque étape du processus. Cette appelation désigne les mineurs d’âge ou/et leurs familles fuyant la pauvreté ou/et la persécution dans leur propre pays. Ils immigrent chez nous avec au mieux l’espoir d’y être officiellement accueillis et au pire, celui de gagner du temps et d’y survivre vaille que vaille, dans l’illégalité, pour une période indéterminable.

On sait ce qu’il en advient.

Un petit nombre finit par être régularisé, le plus souvent au terme d’un parcours du combattant très éprouvant.

Beaucoup se trouvent en période d’attente longue et incertaine de cette hypothétique régularisation, dans des centres ouverts ou ailleurs.

D’autres, nombreux aussi, vivent dans l’illégalité au vu et su de la communauté, espérant que l’épée de Damoclès de l’obligation de quitter le territoire ne leur tombera pas trop vite dessus.

D’autres - encore nombreux - vivent cachés dans la clandestinité : quelques-uns sont parqués dans les centres fermés, capturés dès leur tentative d’entrée en Belgique ou au terme de leur clandestinité, sur base de critères qui, vus de loin, ont l’air bien aléatoires puisqu’il s’agit fondamentalement d’une opération de marketing pour rassurer l’opinion publique sur la vigilance et la fermeté du gouvernement.

Beaucoup enfin finissent par être expulsés, dans un contexte de pseudo-soumission ou de violence, individuellement ou collectivement.

Pour décrire ces enfants sans papiers, je distinguerai schématiquement quatre situations :

-  I. les familles en attente d’une hypothétique régularisation de leur statut.

-  II. les familles vivant dans l’illégalité, voire la clandestinité,

-  III. les familles parquées en centres fermés,

-  IV. les mineurs d’âge non accompagnés.

Mais bien avant la sortie " définitive " de leur pays d’origine, les enfants de ces familles vivent très souvent dans des conditions matérielles et humaines éprouvantes :

* Pauvreté ; manque d’une partie des approvisionnements matériels et spirituels nécessaires à une bonne croissance ; indisponibilité relative des parents, pris dans le "struggle for life", obligation faite aux enfants de participer aux processus de survie, etc.

* Ou/et persécution plus ou moins intensive de la famille : l’enfant est à tout moment le témoin impuissant des humiliations faites à ses parents, voire des agressions qu’ils subissent : il " participe " à l’ambiance d’insécurité parfois violente dans laquelle baigne sa famille.

S’ensuit, un jour, le départ du pays, parfois sous forme de fuite avec obligation de se cacher ; une arrivée rapide sur la " terre d’asile " est loin d’être la règle : plus souvent, il y a errance d’un pays à l’autre et voyages dans des conditions parfois dantesques. L’insécurité vécue par tous et particulièrement par les enfants monte donc de quelques crans : néanmoins, au fur et à mesure qu’ils grandissent, ces derniers apprennent souvent à n’en trop rien montrer : nous y reviendrons bientôt.

A l’occasion du grand départ, ces enfants vivent un premier et cruel déracinement :
-  perte de leurs amis, de visages familiers, de leur famille élargie...
-  perte des objets et du territoire spatial auquel ils étaient attachés...
-  perte de leur culture... ...toutes pertes parfois inattendues et brutales, et souvent sans l’espoir de retrouvailles : matériellement parlant, tout s’efface brutalement et définitivement.

I.

LES FAMILLES EN ATTENTE D’UNE HYPOTHETIQUE REGULARISATION DE LEUR STATUT.

Hélas, ce contexte relationnel défavorable ne disparaît pas - loin de là - lors de l’arrivée de ces familles sur notre sol national.

Alors qu’une société riche et cultivée comme la nôtre devrait veiller activement à rendre la plénitude de leurs droits à ces enfants (et à leurs parents), on constate que cette attitude d’accueil et de justice désintéressés n’est le fait que de minorités. Les pouvoirs on place, eux, sont des plus frileux et la majorité de la communauté fait la politique de l’autruche. Et donc, ces déracinés continuent à vivre des expériences matérielles ou psychologiques négatives ; analogues ou identiques à ce qu’ils vivaient dans leurs pays d’origine.

* Les familles sans papier ne reçoivent pas les marques de respect destinées aux êtres que l’on estime, elles passent souvent pour qualité négligeable, enlisées dans l’inertie d’une bureaucratie dont on se garde de leur expliquer les subtilités ... quand elles ne sont pas directement l’objet de vexations et d’humiliations.

Ces attitudes qui pèsent sur les parents rejaillissent sur les enfants et sont à l’origine de tenaces sentiments d’infériorité. Elles empêchent ainsi que naisse ou se développe le désir de s’intégrer dans une société " d’accueil ", vécue comme si malveillante : il s’ensuit notamment des difficultés scolaires (par exemple, des difficultés d’apprendre et de manier la langue du pays réceptionnaire). D’autres accumulent en eux une base d’abord bien rentrée, mais qui s’extériorisera plus tard dans la vie lors de l’adolescence.

* Les familles sans papiers en attente de régularisation, continuent à vivre dans l’insécurité : de quoi sera fait l’avenir ? Accueillis ou expulsés ? Comment se débrouiller matériellement, même petitement ? Celui qui nous parle, est-ce un vrai allié ou cherche-t-il à nous tromper ? Etc.

Cette insécurité vécue par les familles rejaillit aussi sur les enfants : ceux-ci s’en retrouvent davantage sur le qui-vive, moins détendus, moins créatifs, moins fantaisistes que la moyenne des enfants de leur âge. Pire encore, ils continuent à ne pas se donner le droit de manifester leurs propres pensées, images et questions angoissées et de communiquer à ce sujet avec leurs parents. Ils essaient souvent, comme ils le peuvent, d’épargner de nouveaux soucis à ceux-ci et de se montrer solidaires avec les besoins de survie de la famille ( enfants "parentifiés").

Retenir et soi l’angoisse n’est néanmoins pas un procédé très protecteur de la santé mentale. Cela peut déboucher par exemple sur une décomposition psychologique à moyen terme ; à plus court terme, sur des difficultés de concentration et de l’instabilité, etc..

* Les familles continuent à vivre dans des conditions matérielles précaires. Assaillis par de nombreux soucis et accaparés par les nécessités économiques, les parents sont émotionnellement moins sereins et moins disponibles pour l’éducation que la moyenne des parents. Les enfants ont moins d’occasions de faire des expériences de vie diversifiées ; les besoins d’intimité ne sont pas non plus toujours bien rencontrés (par exemple quand la famille vit en centre d’accueil ouvert).

Les conséquences sur l’épanouissement des potentialités positives de l’enfant ne sont pas spécifiques : on les retrouve chez tous les enfants des familles pauvres. Elles tournent autour du manque relatif de stimulation du langage et d’autres schémas cognitifs, du manque d’occasions expérientielles proposées aux enfants, et des agressions répétées de leur territoire interne par de nombreux stress ( promiscuité, tensions...) qui les empêchent d’élaborer sereinement leur projet de vie.

* Enfin, déjà dans cette première catégorie de situations de " simple " attente, l’enfant fait l’expérience que les lois et les règles qui régissent la vie en société n’ont pas la même juste sollicitude pour tout le monde. Théoriquement, les droits de l’homme sont universels et doivent être universellement protégés par ces lois et ces règles, au service de chacun (qui reçoit une attention juste et égale aux autres) et du groupe (dont la convivialité est garantie).

Ici pourtant, en vivant avec ses parents le destin si aléatoire de sa famille et en observant les interactions de la société " d’accueil " avec elle, l’enfant fait surtout l’expérience de l’arbitraire et de la toute-puissance de certains - et, majoritairement, des pouvoirs officiels en place.

Que lui importe, à lui, le cynique adage " On ne peut pas soigner toute la misère du monde ", s’il voit au quotidien que sa famille est traitée d’une manière radicalement différente de celle de ses condisciples ou camarades de rue !

Face à cette expérience de l’arbitraire, certains enfants s’étiolent et s’écrasent, ils se soumettent de l’intérieur : les voici partis pour assumer des rôles sociaux passifs, d’assistés ou d’exécutants sans créativité. Ils croient de moins en moins en la valeur de leurs droits, en la force de leurs paroles, en l’intérêt pour eux et pour les autres de leurs idées et compétences les plus originales. Tout au plus risquent-ils par-ci par-là un petit message, une petite arnaque pour échapper aux frustrations les plus criantes... Rien à côté du professionnalisme de la KBLux et pourtant, s’ils sont pris sur le fait, on en profitera pour discriminer tous les étrangers "tous menteurs et filous".

D’autres, bien moins nombreux, développent une agressivité à la mesure de l’arbitraire qu’on leur destine ; agressivité qui se manifeste surtout à l’entrée de l’adolescence via des comportements de transgression et de délinquance. S’ils sont pris sur le fait, nous nous garderons bien, vis-à-vis d’eux aussi, de mettre en question notre responsabilité dans la genèse de leurs comportements...

Jean-Yves HAYEZ


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