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Les responsables italiens de la lutte antimafia passent le Royaume au crible de leur analyse
Pleins feux sur la « Belgique mafieuse »
Un entretien réalisé par Frédéric Loore et publié dans l’hebdomadaire belge « La Libre Match » en février 2005
18 septembre 2007
Rubrique:Coup de loupe sur des ombres belges
Sous l’œil doublement attentif des caméras de surveillance et des carabinieri, les visiteurs franchissent le portail électronique situé à l’entrée du bâtiment. Dehors, le ballet des voitures banalisées rythme les allées et venues des magistrats escortés par de solides gardes du corps armés et gominés. Le « bunker » de la Direction Nationale Antimafia (D.n.a.) est situé dans le « salon de Rome », surnom donné à la Via Giulia en raison de la beauté des palais qu’abrite cette artère du centre de la capitale italienne. C’est ici, depuis les bords du Tibre, au cœur de la « ville éternelle », qu’une vingtaine de procureurs nationaux dirigent la lutte sans merci contre les mafias. En exclusivité pour La Libre Match, quatre d’entre eux ont accepté de répondre à nos questions.

Cosa Nostra, N’Dranghetta, Camorra et mafia russe : l’internationale du crime organisé se ramifie en Belgique

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Piero Luigi Vigna
Source : /www.beniculturali-patrimoni.it

Tous les quatre sont adjoints du Procureur national italien Piero Luigi Vigna. Installés à la tête de la Direction nationale antimafia (D.n.a.), ils coordonnent la lutte menée sur tous les fronts contre les principales organisations criminelles mafieuses. Le substitut Vincenzo Macri, spécialiste de la N’Dranghetta (la mafia calabraise), assure l’interface avec les repentis. Son collègue Gianfranco Donadio, grand connaisseur de Cosa Nostra (la mafia sicilienne), est expert dans le domaine de la délinquance financière. Xxx Ledonne s’intéresse plus particulièrement aux ramifications belges des réseaux criminels de la péninsule. Enfin, Luigi Deficchi examine en profondeur le fonctionnement de la mafia russe. Ces magistrats ont accepté de nous livrer conjointement leur analyse à propos de la place qu’occupe la Belgique sur la scène internationale du crime organisé.

La Libre Match. On désigne souvent la Belgique comme une plaque tournante pour la mafia, un territoire de transition pour les armes et la drogue. Est-ce aussi votre analyse ?
Direction Nationale Antimafia. La Belgique ne constitue pas un lieu central d’implantation de la mafia comme le sont la France et l’Allemagne. Mais elle y est cependant très bien représentée comme elle l’est également en Espagne et aux Pays-Bas. L’importante communauté italienne installée en Belgique offre naturellement à la mafia des points de chute et de contact. Votre pays abrite d’ailleurs de nombreuses personnes recherchées en Italie.

L.L.M. C’est-à-dire ?
D.N.A.
Nous pouvons par exemple vous citer un chiffre sur la base des données fournies par la Direction des recherches antimafia à la demande de la DNA : en 1997, on recensait sur le territoire de la Belgique quelque 25 000 italiens (d’origine et ressortissants) ayant des antécédents judiciaires parmi lesquels 110 étaient connus pour crime d’association mafieuse. Du reste, toute une série d’opérations de police ont mis en évidence l’existence d’organisations criminelles mafieuses en Belgique.

L.L.M. De quelles opérations parlez-vous ? Qu’ont-elles révélé ?

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Source : www.douane.gouv.fr

D.N.A. Les plus récentes ont pour noms « Nasca » et « Timpano ». Elles ont visé un trafic de drogues entre la Calabre et la Belgique. Il résulte des enquêtes menées par la « Guardia di Finanza » et les carabiniers que ce vaste trafic était organisé par des individus issus d’importantes familles de la N’Dranghetta ayant des référents permanents en Belgique. Des membres de l’organisation acquéraient auprès d’italiens basés à Bruxelles de grosses quantités de cocaïne (entre 200 et 300 kilos), qu’ils acheminaient ensuite vers la Calabre avant de la redistribuer sur tout le territoire de la péninsule. Ces enquêtes ont par ailleurs permis de mettre à jour des activités de blanchiment à travers certaines opérations financières. Notamment à Bruxelles, en relation avec des investissements immobiliers. Enfin, il a pu être démontré que de nombreux italiens recherchés par nos services se déplacent constamment entre la Belgique, la Hollande et l’Allemagne.

L.L.M. Vous parliez d’italiens installés en Belgique ayant des antécédents pénaux. Pour autant, cela ne fait pas d’eux des « mafiosi » au sens où vous l’entendez ici...
D.N.A.
C’est certain. Mais il faut bien voir qu’ils forment un terreau favorable au développement des mafias. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si beaucoup de nos ressortissants se réfugient en Belgique dont on connaît du reste la tradition d’accueil vis-à-vis des italiens. Les personnes recherchées s’implantent là où elles ont des relais et où elles savent être moins traquées par la police. C’est pourquoi nous recommandons aux pays concernés - dont la Belgique - de mener des opérations d’envergure aux fins de mettre ces personnes dans l’insécurité permanente. Attention, nous ne le demandons pas comme une faveur ! Il s’agit au contraire pour les états de contrôler leur propre territoire en évitant que des repris de justice séjournant chez eux y développent des associations mafieuses, par exemple en nouant des liens avec des organisations criminelles déjà installées. C’est le cas avec les mafias de l’Est.

L.L.M. Quelles sont les mafias italiennes les plus représentées en Belgique, ou en tout cas les plus actives ?
D.N.A.
A la fois les plus représentées et les plus actives sont Cosa Nostra et la N’Dranghetta. Vient ensuite la Camorra (N.d.l.r : La mafia napolitaine).

L.L.M. A quels trafics sont-elles mêlées sur le sol belge ?

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Source : www.douane.gouv.fr

D.N.A. La drogue, nous en avons parlé, et puis le trafic d’armes pendant longtemps et surtout dans les années 1980. Cela tenait au laxisme de votre législation dans ce domaine. Il était bien connu que les organisations mafieuses s’armaient en Belgique. C’est moins vrai depuis la chute du mur qui a ouvert la voie vers les marchés de l’Est. Cela étant, votre pays reste malgré tout un important producteur d’armes et, par conséquent, le trafic se poursuit. C’est un peu comme la Colombie, le pays n’est plus ce qu’il a été autrefois en matière de drogue, mais les criminels s’y fournissent toujours. D’autre part, on dénombre un certain nombre d’escroqueries, qu’il s’agisse de diamants ou d’aides européennes. Enfin, il y a tout le volet blanchiment qui intéresse la criminalité en col blanc, soucieuse de faire de « bonnes affaires » en recourant à la corruption plutôt qu’à la violence. De ce point de vue, la Belgique possède plusieurs « atouts » aux yeux de la mafia : proximité avec le Luxembourg, liens avec certains pays africains et un important marché diamantaire.

L.L.M. Vous évoquez la criminalité en col blanc et ses méthodes de corruption. En 1996, le juge d’instruction Jean-Marc Connerotte adressait une lettre ouverte au Roi Albert II dans laquelle il dénonçait l’existence, en Belgique, d’un « phénomène criminel de type mafieux capable de parasiter les circuits clés des institutions », écrivait-il en substance. Cela vous semble-t-il farfelu ou au contraire crédible ?
D.N.A.
Nous sommes mal placés pour évaluer dans quelle mesure les institutions de la Belgique peuvent être touchées par ce phénomène. En revanche, notre expérience nous enseigne que l’apparition de la criminalité en col blanc s’accompagne obligatoirement de corruption active. A un certain stade de son évolution, la corruption de l’appareil d’Etat est même inévitable ! Il importe d’en prendre acte afin d’agir en conséquence.

L.L.M. Longtemps, l’attitude générale des autorités politiques et judiciaires belges a consisté à minimiser, sinon à nier, la présence de la mafia dans le Royaume...
D.N.A.
Nous avons connu cela aussi. Jusque dans les années 1980, l’Italie disait que la mafia n’existait pas. L’apparition d’un terrorisme mafieux a contraint les responsables politiques à regarder la réalité en face. La plupart du temps, on nie cette réalité dans le but de ne pas écorner l’image d’un pays. Mais faute d’admettre que la mafia existe bel et bien, on se prive des moyens de lutter contre elle. Pire, on lui permet de se développer. A terme, les conséquences risquent d’être terriblement dommageables pour l’image du pays qui adopte cette attitude. Nous sommes néanmoins forcés de constater que de nombreux états ont commis la grave erreur de sous-estimer le danger de ces organisations criminelles.

L.L.M. Quelle collaboration entretenez-vous avec les responsables de l’autorité judiciaire belge ?
D.N.A.
Récemment, nous avons reçu Monsieur Michel Bernard, votre Procureur fédéral. Il s’est montré très à l’écoute et très ouvert. Nous pensons pouvoir entreprendre une collaboration fructueuse avec le parquet fédéral.

L.L.M. Entreprendre une collaboration fructueuse, dites-vous. Faut-il en déduire que ce n’était pas le cas jusqu’à présent ?
D.N.A.
(La question embarrasse visiblement). Il y a toujours eu entre nos deux pays des demandes d’extradition et de commission rogatoire. Mais qu’importe, ce qu’il faut à présent c’est mettre en œuvre une stratégie dans le cadre européen. Nous plaidons par exemple pour la création d’une base de données criminelles sur le modèle de celle qui existe en Italie depuis 1990 et qui est assurément une des plus importantes au monde. Elle nous permet de faire des recoupements entre des faits, des documents, des informations relatives à des groupes organisés, etc., dont certains ne sont même plus en la possession des enquêteurs. Nous voudrions que de telles bases de données soient à la disposition des magistrats et des policiers dans chaque pays de l’Union et ensuite interconnectées à un système européen. A condition toutefois que le système soit très interactif, sans quoi il pourrait s’agir d’une cathédrale dans un désert.

L.L.M. Ces dernières années, la Belgique a connu plusieurs affaires retentissantes derrière lesquelles on a vu ou cru voir la main de la mafia. L’une d’elles - l’affaire Schneider - est actuellement jugée devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. L’accusation dénonce pour partie une collusion entre Didier Pineau-Valencienne, l’ancien patron du groupe Schneider, et Valentino Foti, ex-administrateur de la Fimo. Cette société en odeur de mafia est accusée d’avoir blanchi l’argent de la cocaïne du clan Madonia, membre de Cosa Nostra. Est-ce que cela vous surprend ?
D.N.A.
Valentino Foti n’est bien sûr pas un inconnu. Son rôle, ses liens, la Fimo, les Madonia, tout ça renvoie à des choses que nous connaissons. De la même manière que certains noms, certains faits cités dans le cadre ou en marge d’autres affaires survenues en Belgique suscitent notre intérêt. Mais vous comprendrez que nous ne puissions pas entrer plus avant dans les dossiers. Si la justice belge souhaite obtenir des renseignements précis, nous serons heureux de pouvoir lui fournir. Pour le reste, nous ne sommes pas surpris de l’activité déployée par les mafias en Belgique comme ailleurs en Europe. L’internationalisation des trafics précède toujours l’internationalisation des marchés légaux. En quelque sorte, la mafia précède l’histoire...

L.L.M. Parlons de la mafia russe qui figure également dans votre collimateur. En Belgique, on la dit installée dans le Nord du pays ainsi que dans la capitale. Quelle est votre analyse à son sujet ?
D.N.A.
Selon ce que nous savons, son infiltration en Belgique est similaire à ce qu’on observe dans d’autres petits pays de l’Union européenne, à commencer par l’Autriche, le centre névralgique de son activité. Au regard d’une série d’enquêtes, la pénétration chez vous est surtout financière et s’appuie sur des méthodes semblables à celles de la mafia traditionnelle, principalement la corruption. Il s’agit d’une criminalité organisée particulièrement dangereuse en raison de ses caractéristiques particulières. La plus évidente étant qu’elle ne se fonde pas sur des liens familiaux comme c’est le cas pour les mafias italiennes, mais sur un lien culturel très fort qui unit ses membres dont beaucoup ont appartenu aux services secrets, à la police d’Etat ou au parti communiste de l’ex-Union Soviétique. D’autre part, son pouvoir économique est phénoménal. Très clairement, elle peut acheter un pays si elle le souhaite ! Il faut ajouter à cela l’intelligence de ses responsables, surtout dans le domaine du blanchiment : alors que les italiens doivent faire appel à des intermédiaires financiers, les russes sont autosuffisants.

L.L.M. On sait que les organisations criminelles mafieuses italiennes et russes nouent à l’occasion des alliances objectives...
D.N.A.
C’est surtout démontré pour le trafic d’armes. Mais d’une façon générale, des accords existent entre-elles. Les italiens sont obligés d’en passer s’ils veulent faire des affaires à l’Est. Pareillement pour les russes qui ont pris position dans le nord de l’Italie, là où nos organisations sont peu actives. Au milieu des années 1990 par exemple, avant que des opérations de police ne les en délogent partiellement, la mafia russe s’était fortement implantée à Rimini et sur toute la Riviera adriatique.

L.L.M. Vous reparlez du trafic d’armes. La mafia russe s’y intéresse-t-elle en Belgique ?
D.N.A.
Là comme ailleurs puisqu’elle a la haute main sur le trafic international. Pour faire simple, disons qu’en Belgique on trouve des expéditeurs ; en Italie, des acheteurs ; et à l’arrivée, les russes contrôlent tout.

L.L.M. D’autres trafics en liens avec les réseaux criminels de l’Est concernent-ils la Belgique ?
(JPEG) D.N.A. On pourrait en citer plusieurs dont celui de la prostitution. Mais ce qui nous inquiète actuellement, c’est le trafic de visas. Beaucoup de mafieux russes en reçoivent de la part de pays occidentaux dont les ambassades à l’Est sont mises sur la sellette du fait de leur pénétration par la mafia. Et la Belgique est concernée au même titre que d’autres pays.

L.L.M. L’implantation à Bruxelles des institutions européennes et du siège de l’Otan exerce-t-elle un attrait particulier sur la mafia russe ?
D.N.A.
On peut en tout cas envisager qu’ils puissent lui servir de point d’ancrage dans la mesure où son réseau criminel est articulé autour des circuits autrefois empruntés par l’ex-KGB. A l’époque de la guerre froide, ses agents devaient être très présents aux parages des institutions de l’Europe et plus encore de l’Otan. A présent, il n’est pas interdit de penser que les mafieux ont pris le relais.

L.L.M. Je crois savoir que dans le domaine de la lutte contre la grande criminalité, vous n’êtes pas favorables au découpage par arrondissement judiciaire. Or, nous en avons près d’une trentaine en Belgique, répartis sur un territoire extrêmement restreint. Quelles sont vos critiques en sachant toutefois que le parquet fédéral permet justement de donner de la hauteur de vue aux enquêtes menées ici et là ?
D.N.A.
Pour comprendre les mécanismes qui régissent les structures des réseaux criminels organisés et s’y attaquer, il faut avant tout pouvoir obtenir une vue d’ensemble de ceux-ci. Or, plus il y a d’arrondissements judiciaires et plus on risque de fragmenter les enquêtes, de morceler des dossiers entre lesquels il y aurait lieu de faire des liens, de se focaliser sur le délit final. C’est pourquoi nous privilégions le regroupement par ressort de cour d’appel. En Italie, nous avons 27 cours d’appel et autant de districts antimafia.

Frédéric LOORE, Rome, février 2005.

Reproduction avec l’aimable autorisation de Frédéric Loore

Frédéric Loore est l’auteur du livre « Belgique en sous-sol. Immigration, traite et crime organisé » qui sortira en librairie le 06 octobre prochain.

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