L’association Victimes En Série reçue au Ministère de la Justice à Paris
Le ballet incessant des limousines et des rutilantes berlines anime la prestigieuse Place Vendôme, haut lieu du grand luxe parisien. Au milieu des touristes qui déambulent devant les vitrines des joailliers les plus fameux, et jettent de temps à autre un coup d’oeil du côté du Ritz, histoire d’entr’ apercevoir l’un ou l’autre célèbre client de l’illustre palace, un petit groupe d’anonymes fait le pied de grue au pied de la colonne de bronze qui exalte depuis deux siècles la grandeur de l’armée napoléonienne.
La présence de notre photographe, de même que celle d’une équipe de la télévision belge, attirent l’attention des badauds qui cherchent à reconnaître, parmi eux, un « people » quelconque. Personne de connu ne se trouve là pourtant, à l’exception peut être de Dahina Le Guennan et de Colette et Jean-Pierre Leroy, désormais porteurs d’une petite notoriété dont ils se passeraient volontiers. Dahina (39 ans) n’est autre que l’une des premières victimes - rescapée - de Michel Fourniret, l’« ogre des Ardennes ». Elle avait 14 ans lorsqu’elle a croisé la route du tueur, aujourd’hui en aveux d’une série d’au moins huit meurtres. Un soir de septembre 1982, dans les Yvelines, alors qu’elle rentrait d’un dîner chez une copine, il a brusquement fait irruption dans sa vie pour lui ravir son innocence. La menaçant de la défigurer à l’aide d’un flacon de vitriol, le prédateur français l’a violée à l’arrière de sa voiture. Cinq ans plus tard, Dahina lui faisait face dans le prétoire de la cour d’assises d’Evry, qui le jugeait à cette époque pour plus d’une quinzaine d’agressions sexuelles avouées. Fourniret s’en est sorti avec cinq ans, dont deux avec sursis et trois de mise à l’épreuve. Mais, par le jeu des remises de peine, et compte tenu qu’il avait déjà effectué trois années de préventive, il est sorti de prison quatre mois après son procès, en octobre 1987.
Huit semaines après sa relaxe, le bourreau de Dahina tuait Isabelle Laville dans l’Yonne ! En août 1988, avec la complicité de Monique Olivier, sa femme, il enlevait Fabienne Leroy à Châlons-en-Champagne. Abusée par les époux diaboliques qui avaient sollicité son aide pour les conduire chez un médecin afin de soigner leur bébé prétendument malade, la jeune femme de 20 ans a été violée et ensuite abattue froidement par Fourniret, au bout d’un chemin de terre. Ses parents attendent depuis bientôt vingt ans qu’on rende justice à leur fille défunte. C’est pour cette raison principale qu’ils ont fait le déplacement jusque Paris, depuis leur retraite ardennaise ; pour dire aux locataires actuels du ministère français de la Justice : « Stop, ça suffit ! ». C’est l’association « VIES » (Victimes En Série), présidée par Dahina Le Guennan, qui leur a ouvert les portes de la chancellerie. « Nous voulons en finir avec cette affaire. Nous voulons que le procès ait enfin lieu et que ça s’arrête, pour que nous et nos deux autres enfants puissions vivre en paix même si, bien sûr, nous ne pourrons jamais oublier ». C’est le message que Colette et Jean-Pierre sont venus apporter, Place Vendôme, à François Guéant, qui les reçoit en tant que proche conseiller de Rachida Dati, garde des Sceaux, ministre de la Justice de Nicolas Sarkozy.
Jean-Maurice Arnould, l’avocat de Marie-Noëlle Bouzet, la maman d’Elizabeth Brichet - enlevée, séquestrée, violée et assassinée par Michel Fourniret en décembre 1989 - a également fait le déplacement depuis la Belgique. Aux côtés de Dahina, des parents Leroy et d’autres (familles, avocats, experts,... ), il se bat au sein de l’association « VIES » pour faire entendre le cri des victimes de Fourniret. Mais plus largement, comme son nom l’indique, « VIES », fondée en 2005, a pour vocation d’accueillir, de conseiller et d’accompagner les victimes (et leurs proches) de criminels en série. L’association entend, du reste, constituer une force de proposition en vue de faire évoluer le droit, améliorer le fonctionnement des enquêtes et de la justice criminelle. Au bénéfice de l’ensemble des justiciables, mais plus spécifiquement de ceux frappés par des assassins compulsifs et des délinquants sexuels graves, vis-à-vis desquels les membres de « VIES » réclament une prise en compte tout à fait particulière.
Leurs combats du moment concernent la prescription qui pèse sur les crimes anciens, et la tenue des procès dans des délais raisonnables. « En France, la prescription des crimes les plus graves est de dix ans, tandis qu’elle est par exemple de trente pour l’abus de biens sociaux. C’est scandaleux. La vie humaine a-t-elle si peu de prix ? », s’indigne le papa de Fabienne Leroy. Le dossier de sa fille, ainsi d’ailleurs que ceux d’autres malheureuses victimes de Fourniret (Isabelle Laville, Jeanne-Marie Desramault et Natacha Danais), n’ont été sauvés de la prescription à laquelle ils étaient promis qu’à la faveur d’un arrêt de la Cour de Cassation rendu en janvier 2006. Un arrêt qui se range à l’avis des juristes de l’association, pour lesquels le lien de connexité existant entre les différents assassinats permet de considérer que « les actes accomplis au titre d’un seul des crimes interrompent la prescription pour l’ensemble ». En suivant leur raisonnement, la haute cour a ouvert la voie à la reconnaissance, en France tout au moins, de la notion de criminel en série qu’ignore encore le droit.
Reste maintenant à faire juger Michel Fourniret et Monique Olivier. C’est là l’autre cheval de bataille de « VIES ». En aveux depuis juin 2004, le pervers est toujours en attente de son procès, déjà reporté à six reprises « On parle beaucoup du délai raisonnable pour les délinquants. Mais à quand le délai raisonnable pour les victimes ? », demande Me Arnould. « Nous sommes là pour rappeler aux autorités françaises que la Cour européenne des Droits de l’Homme a récemment donné en partie raison aux parents d’Elizabeth Brichet, qui avaient introduit un recours contre la Belgique. Le motif qu’ils invoquaient était celui de la durée excessive de l’enquête à laquelle ils s’étaient joints comme parties civiles. Soit près de dix-neuf ans d’incertitude et d’anxiété depuis la disparition de leur enfant ! Sans qu’une responsabilité quelconque soit établie dans le chef de l’Etat belge, la Cour a tout de même accordé une indemnisation de 17 500 euros aux parents. Sur base de la convention européenne des Droits de l’Homme, qui stipule que le respect du délai raisonnable est une des conditions du procès équitable, les parties civiles françaises seraient en situation de pouvoir à leur tour intenter une action du même type contre l’Etat français ».
« VIES » dresse par surcroît un constat de carence en ce qui concerne l’accès des victimes au dossier d’instruction, l’information qu’elles reçoivent de la justice et le rôle trop souvent passif dans lequel on les cantonne. Bref, à peu près tout ce qui s’est trouvé au coeur des réformes qu’a engendré en Belgique l’affaire Dutroux. « C’est tout le problème de l’égalité des armes entre les acteurs du procès », poursuit Jean-Maurice Arnould. « Ce que nous demandons, c’est que les parties civiles puissent être davantage associées à l’enquête et au procès pénal, sans qu’il soit toutefois question de justice privée ».
Toutes ces doléances, Dahina Le Guennan n’a pas hésité une seconde à en faire part à Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée. Et la réponse n’a pas tardé : « Je lui ai adressé un mail le 23 juillet dernier et je recevais une invitation quelques jours plus tard », se souvient la présidente de l’association, qui entend bien profiter de l’occasion pour faire bouger les choses. « La tenue rapide du procès est bien sûr notre priorité absolue. L’attente des familles devient insupportable et les reports successifs ne font que la rendre plus cruelle. Mais nous entendons exposer d’autres difficultés, notamment tout ce qui concerne la prise en charge et l’hébergement des parties civiles durant toute la durée des audiences. Des audiences qui vont s’étaler sur plusieurs semaines et dont le suivi va exiger des proches qu’ils sacrifient tous leurs jours de congé. Songez que Sylvain Leroy, le frère de Fabienne, les reporte d’année en année pour pouvoir assister au procès de l’assassin de sa soeur ! Plus généralement, nous comptons également demander qu’une plus grande attention soit portée aux crimes sur les enfants. Ils devraient à mon sens être déclarés crimes contre l’humanité, dès lors que les enfants sont l’avenir de l’humanité ». Sur un plan plus personnel, ces assises qui ne viennent pas seront l’occasion de nouvelles retrouvailles douloureuses, vingt ans après le viol de son enfance, entre Dahina et son tortionnaire. Elle dit ne plus les craindre à présent : « Je veux qu’il sache que je n’ai plus ni 14 ans, ni 19 ans Je le regarderai droit dans les yeux. Il doit savoir qu’il n’a pas gagné ».
A l’heure où les représentants de « VIES » franchissent le porche bien gardé de la chancellerie, sous lequel vient de s’engouffrer la voiture de fonction de Rachida Dati, bien d’autres demandes garnissent leur dossier de revendications. Comme, par exemple, celles qui touchent à l’imprescriptibilité des peines, aux banques de données ADN, à l’entraide judiciaire ou encore au casier judiciaire européen, dont le délai de transmission d’un pays à l’autre excède le temps de la garde à vue. Autant d’aspects qui sont davantage du ressort du « technicien » de l’équipe, Joël Vaillant, un ancien colonel de gendarmerie. Un temps responsable de l’enquête sur les disparus de Mourmelon, en Champagne-Ardennes, il a, par la suite, intégré la Direction générale où il s’est trouvé en charge de la coordination de l’activité judiciaire de la gendarmerie dans toute la France. En tant que superviseur des cellules d’enquête impliquées dans les dossiers sensibles, il a mené à distance la traque des Patrice Alègre, Emile Louis et autre Francis Heaulme. Pionnier dans l’Hexagone du profilage criminel, une technique qui consiste à débusquer les tueurs en série, le colonel Vaillant a rejoint l’association à sa création. « Je lui apporte une expérience et surtout une expertise », dit-il. « Je suis surtout sensible à sa démarche en faveur des victimes auxquelles j’ai eu maintes fois affaire au cours de ma carrière. Suffisamment pour savoir qu’elles ont longtemps été les parents pauvres de la justice. Les choses ont cependant évolué dans le bon sens ces dernières années. Mais le système est encore loin d’être parfait et j’essaie modestement de contribuer à l’améliorer ». Lorsqu’elle ressort de son entrevue, longue de près de deux heures, avec François Guéant, la petite délégation dresse un bilan plutôt engageant mais prudent : « Attendons de voir si les promesses seront suivies d’effets ».
Quoi qu’il en soit, chacun se félicite de l’écoute attentive et interprète la présence d’un ancien magistrat attaché au service des affaires criminelles graves et d’une représentante de l’aide aux victimes comme un signal positif. Mais l’info du jour, celle que tous étaient venus chercher, c’est bien sûr la date du procès Fourniret-Olivier. Rien de précisément établi, mais une perspective tout de même, tracée « au tout début du printemps 2008 ». Mars ou avril sans doute. A Charleville-Mézières, dans les Ardennes françaises.
Frédéric LOORE [1]
Reproduction avec l’aimable autorisation de Frédéric Loore
[1] Frédéric Loore est l’auteur du livre « Belgique en sous-sol. Immigration, traite et crime organisé » qui sortira en librairie le 06 octobre prochain.
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