L’omertà ne distingue plus entre celui qui se rebelle contre un abus de pouvoir et celui qui se comporte en criminel
« Vous savez que je suis sicilien. Sur mes terres, il est une coutume qui interdit de dénoncer les coupables d’infraction : cela s’appelle l’omerta. Je veux vous parler, pour vous décrire les points de contacts et les différences entre cette coutume et l’esprit de solidarité.
L’omerta naît du besoin de se défendre d’un régime social d’abus de pouvoir, dans lequel la justice est appliquée de manière partiale et avec favoritisme. C’est malheureusement un autre régime d’abus de pouvoir, la mafia, qui y fait contrepoids.
L’omerta est un comportement enraciné dans toute la population quand elle considère policier la totalité de l’appareil étatique. La mafia est née de cette protection populaire silencieuse, mais l’a transformée en loi sanguinaire, de sorte qu’aujourd’hui l’omerta est devenue principalement le fruit de la peur.
Elle ne distingue plus entre celui qui se rebelle contre un abus de pouvoir et celui qui se comporte en criminel ; elle les couvre tous, pauvre chrétien et malfaiteur. L’omerta est devenue aveugle, et s’est mise au service d’autres abus de pouvoir.
L’esprit de solidarité, par contre, est un sentiment qui honore l’être humain. Ce n’est pas une loi, comme l’omerta, et il ne se produit que rarement. Il surgit soudain entre des personnes qui se trouvent en difficulté, comporte un sacrifice personnel, et ne se cache pas derrière la masse formée par tous les autres. Dans votre cas, la solidarité peut être celle de tous pour en protéger deux, mais pourrait aussi être celle de deux qui se présentent comme responsables pour protéger tous les autres. (...)
Si vous êtes d’accord avec moi concernant ces distinctions, alors vous pourrez mieux comprendre ce qui vous arrive ces jours-ci. (...) Vous pensez peut-être subir un abus de pouvoir, être victimes d’un chantage qui présente l’alternative de dénoncer vos compagnons ou d’être suspendus pour une période indéterminée ... Je fais partie de ce régime scolaire contre lequel vous faites mur. Je suis même le plus ancien enseignant de cette école. Nous sommes les professeurs, et vous les étudiants, et pour cela nous sommes plus forts que vous ... Mais pensez-vous que nous voulons vous détruire ? Nous, qui sommes les plus forts, nous sommes en réalité occupés à nous défendre contre vous. Vous retenez qu’il vous est loisible d’ôter un panneau du pupitre pour voir les jambes d’une enseignante ? Vous retiendrez bientôt avoir la faculté de descendre sa jupe pour la voir toute entière. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait avec moi ? Parce que je suis un homme, ou parce que je ne suis pas un suppléant ?
Nous nous défendons contre vous, et vous contre nous : de la sorte, les salles de cours se transformeront en champ de bataille. Vaincra celui qui est le plus fort, mais ce sera la fin de l’école.
C‘est avec grande tristesse que je vois tout ceci se produire. Car cela va contre tout ce que j’ai fait pendant mes nombreuses années d’enseignement. Je me rends compte que je n’ai plus ma place dans une salle de cours réduite à des coalitions, de ne plus pouvoir rien faire pour vous. C’est vous qui me licenciez, mes collègues, tous. Cet esprit d’hostilité que je perçois en eux et en vous me fait comprendre l’arrivée d’une époque à laquelle je n’aurai plus part. (...) Votre esprit de corps est la chose la plus préoccupante à laquelle j’aie jamais assisté depuis que je suis dans cette école. (...)
Je ne pense pas que votre silence soit omerta, ni que vous soyez devenus une mafia. Mais je sais que ce problème pourra se déployer de toute hostilité, de part ou d’autre. S’il est encore une leçon que je puis me permettre de vous donner, c’est celle de vous enseigner à distinguer dans votre vie l’omerta de la solidarité.
Vous pouvez, aujourd’hui, rester loyaux entre vous jusqu’au point de supporter le sacrifice d’une peine disciplinaire sévère, mais ne vous préparez pas demain à protéger l’injuste, celui qui abuse de son pouvoir ou celui qui se venge ».
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