"Mineurs étrangers non accompagnés"
Voici la lettre retrouvée le 2 août 1999 sur le corps d’un des deux jeunes Guinéens (14 et 15 ans) morts de froid et/ou d’asphyxie en tentant de gagner la Belgique, cachés sous le train d’atterrissage d’un Airbus de la Sabena.
Chacun d’eux était porteur d’une carte d’étudiant d’une école pré-universitaire de Conakry. L’un avait emmené son carnet scolaire reprenant les cotes obtenues au cours de l’année écoulée. Cette lettre démontre que Yaguine et Fodé connaissaient l’ampleur des risques qu’ils couraient. L’un portait trois pantalons ainsi qu’un gros pull, une veste, un bonnet et des sandalettes en plastique.
« Excellences, Messieurs les membres et responsables d’Europe,
Nous avons l’honorable plaisir et la grande confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de l’objectif de notre voyage et de la souffrance de nous, les enfants et jeunes d’Afrique.
Mais tout d’abord, nous vous présentons les salutations les plus délicieuses, adorables et respectées dans la vie. A cet effet, soyez notre appui et notre aide. Vous êtes pour nous, en Afrique, ceux à qui il faut demander au secours. Nous vous en supplions, pour l’amour de votre continent, pour le sentiment que vous avez envers votre peuple et surtout pour l’affinité et l’amour que vous avez pour vos enfants que vous aimez pour la vie. En plus, pour l’amour et la timidité de notre créateur Dieu le tout-puissant qui vous a donné toutes les bonnes expériences, richesses et pouvoirs de bien construire et bien organiser votre continent à devenir le plus beau et admirable parmi les autres.
Messieurs les membres et responsables d’Europe, c’est de votre solidarité et votre gentillesse que nous vous crions au secours en Afrique. Aidez-nous, nous souffrons énormément en Afrique, nous avons des problèmes et quelques manques au niveau des droits de l’enfant.
Au niveau des problèmes, nous avons la guerre, la maladie, le manque de nourriture, etc. Quant aux droits de l’enfant, c’est en Afrique, et surtout en Guinée nous avons trop d’écoles mais un grand manque d’éducation et d’enseignement. Sauf dans les écoles privées où l’on peut avoir une bonne éducation et un bon enseignement, mais il faut une forte somme d’argent. Or, nos parents sont pauvres et il leur faut nous nourrir. Ensuite, nous n’avons pas non plus d’écoles sportives où nous pourrions pratiquer le football, le basket ou le tennis.
C’est pourquoi, nous, les enfants et jeunes Africains, vous demandons de faire une grande organisation efficace pour l’Afrique pour nous permettre de progresser.
Donc, si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c’est parce qu’on souffre trop en Afrique et qu’on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre en Afrique. Néanmoins, nous voulons étudier, et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous en Afrique.
Enfin, nous vous supplions de nous excuser très très fort d’oser vous écrire cette lettre en tant que Vous, les grands personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et n’oubliez pas que c’est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique.
Ecrit par deux enfants guinéens, Yaguine Koita et Fodé Tounkara »
| 6 ans plus tard, jour pour jour... le quotidien dramatique de l’exil désespéré
Ce mardi 2 août 2005, un jeune homme d’une vingtaine d’années a été découvert, à l’aéroport de Bruxelles, dans le train d’atterrissage d’un Boeing 747 de Royal Air Maroc en provenance de Casablanca. Le même jour, à Paris, le corps d’un adolescent africain d’une quinzaine d’années a été trouvé dans le train d’atterrissage d’un avion parti de Montréal. Il avait sur lui des billets de banque guinéens, mais aucun élément d’identité, ni de nationalité. Le même jour encore, le Réseau éducation sans frontières (RESF, France) a de nouveau "protesté énergiquement" contre le maintien d’une Guinéenne de 25 ans et de ses trois enfants (2, 4 et 5 ans) au centre de rétention administrative de Bobigny, sous le coup, selon l’association "la Cimade", d’un arrêté de reconduite à la frontière. "Les deux enfants de 4 et 5 ans ont passé deux nuits au centre de rétention sans leur mère, parce qu’elle avait dû accompagner à l’hôpital sa fille de 2 ans souffrant de fièvres persistantes", signale notamment RESF. (Source : NouvelObs.com, 10/8/2005.) |
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Photo logo : source www.icsw.org
Retrouvée sur l’un de ces jeunes que le jargon administratif désigne par l’expression "mineur étranger non accompagné (MENA)", la lettre manuscrite de Yaguine et Fodé a été publiée par "le Soir", qui en a corrigé l’orthographe. Sources : "le Soir" du 4 août 1999 et Université de Liège, Laboratoire de méthodologie de la géographie.
L’Institut international des droits de l’enfant (Suisse) a développé depuis 1999 le "Réseau d’action Fodé & Yaguine" (RAFY), qui développe un travail d’analyse, de formation et de prévention des migrations clandestines des jeunes Africains dans 8 pays d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Sénégal, Bénin, Togo, Burkina Faso, Niger, Côte d’Ivoire, Mali).
En Belgique, la Fondation Roi Baudouin a mis en place un Fonds « Message Yaguine et Fodé » pour soutenir financièrement des initiatives destinée à améliorer l’éducation en Afrique.
Le livre de Kangni ALEM sur le drame de Yaguine et Fodé, et la pièce de théâtre "Atterrissage", à laquelle il a donné naissance...
A lire aussi, ici, une réflexion en deux volets proposée par Jean-Yves Hayez, sur les enfants sans papiers :
"Les enfants sans papiers (suite)... une fois décidé le refus d’accueil dans notre bonne Belgique".
Et, à propos d’une campagne en faveur des enfants de l’exil : A Bruxelles, une action pour la libération des enfants sans-papiers emprisonnés en Belgique.
Un livre récent pour comprendre comment se fabrique la faim dans le monde et pourquoi le développement se bloque : Jean ZIEGLER, "L’empire de la honte", Fayard, Paris, 2005.
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