Zone d’ombre
Bonnes questions que celles de Marc Metdepenningen dans le Soir du 28 février 2004 (cfr en PS ci-dessous). Fait rarissime, le journal semble ici admettre que le travail de M. Langlois soit criticable sur certains points.
Gardons donc ces questions en mémoire. Seront-elles posées à M. Langlois aux Assises ? Si oui, le juge d’instruction expliquera-t-il ce qu’il aura entrepris pour y répondre - ou au moins réduire l’incertitude ?
Les deux petites filles auraient été abandonnées dans la cache de la cave de la maison du 128, avenue de Philippeville. Pendant combien de temps ? A partir du 6 décembre 1995 au plus tard : c’est à cette date que Marc Dutroux se rend à un interrogatoire de police qui débouche, à sa surprise, sur son incarcération. Et jusqu’au 20 mars 1996 au plus tôt : c’est alors qu’il est remis en liberté, après 106 jours donc.
Julie et Mélissa seraient donc, selon la version de Marc Dutroux, demeurées pendant 106 jours sans soins, sans WC, avec d’hypothétiques réserves de nourriture dont on ignore la qualité, la quantité et l’accessibilité pour elles , avec peut-être de l’électricité, peut-être du chauffage et une aération par une buse donnant dans la cheminée et par un ventilateur d’ordinateur bricolé. Leur désarroi a dû être profond : leur solitude n’aurait été interrompue, selon Michèle Martin, que par l’unique visite qu’elle leur aurait rendue le 4 janvier 1996.
A son retour de prison, Marc Dutroux les aurait trouvées vivantes, l’une mourant très rapidement, l’autre décédant peu après. Il les a enterrées à l’arrière de la maison de son épouse, à Sars-la Buissière.
A côté des questions soulevées par la présence de micro-traces de propriétaires inconnus (notamment dans cette même cache), ces 106 jours auxquels les fillettes auraient survécu (selon Marc Dutroux) posent une autre question : est-il possible qu’une petite de 8 ans, violée à plusieurs reprises, survive dans de telles conditions pendant 106 jours sans aucun soin, aucune aide psychologique ni aucun apport alimentaire autre que celui de Michèle Martin le 4 janvier ? Sur le plan de la nourriture, imagine-t-on par exemple que cette enfant ait pu concevoir et s’imposer un rationnement au cours de cette période interminable (et dont elle ignorait combien de temps elle durerait) ?
Il y a donc plusieurs hypothèses de travail à propos du séjour de Julie & Mélissa dans le cachot de Marc Dutroux et à propos de la date de leur décès.
Julie & Mélissa sorties de la cache ?
Soit les deux fillettes ne sont pas restées en permanence dans la cache (et certains éléments du dossier appuient cette hypothèse (comme ce témoignage selon lequel l’une des petites aurait été vue devant le Carré blanc, un bar à prostitution du quartier chaud de Charleroi, ou ces informations confiées fin 1995 par le gendarme Valère Martin aux parents de Julie & Mélissa, selon lesquelles l’une des petites - Mélissa - aurait été repérée en décembre 1995). Où sont-elles allées, qui ont-elles rencontré, dans quel but a-t-on pris le risque de les extraire de leur sinistre cachot ?
Julie & Mélissa restées dans la cache ?
Soit elles y sont restées en permanence, et y ont reçu plusieurs visites, de Michèle Martin et/ou de Michel Lelièvre. Ou d’autres personnes.
Que d’autres personnes s’en soient éventuellement "occupées" pendant la période d’incarcération de Marc Dutroux impliquerait des auteurs de faits gravissimes en liberté, et donnerait un début de consistance aux hypothèses que nous n’avons cessé de soulever - celles de clients et/ou de commanditaires, qui renvoient à une certaine idée de « réseau ». Souvenons-nous en particulier du témoignage d’un détenu condamné pour pédocriminalité, aujourd’hui décédé : on lui aurait présenté, dans la région de Charleroi, un press-book d’enfants « à commander », sur lequel il aurait reconnu Mélissa.
Julie & Mélissa décédées plus tôt ?
Soit elles sont décédées plus tôt, avant l’incarcération de Marc Dutroux. Cela soulève d’autres pénibles interrogations : que se serait-ils donc passé pour que les petites soient mortes si vite ? Et pourquoi Marc Dutroux et Michèle Martin se sont-ils ingéniés à justifier la version de leur survie jusqu’au 20 mars ?
La proximité des corps des petites et de celui de Bernard Weinstein dans la fosse de Sars soulève également une autre hypothèse : que le complice de Marc Dutroux ait été liquidé non pas en novembre, mais plus tard, par exemple en mars (ou qu’il ait été éliminé en novembre, mais enterré plus tard).
Ces questions sont posées depuis plusieurs années à Monsieur Langlois. Les Assises vont-elles lui donner l’occasion d’y répondre ? Ou d’expliquer pourquoi il n’a éventuellement pas jugé utile d’instruire pour y répondre ?
Vincent Decroly, avec Victor Hissel, Anne Martin et Gérard Fortemps
Le mystère de la fosse de Sars
Le Soir, 28/2/2004 (M. METDEPENNINGEN)
Quand Julie et Melissa sont-elles mortes ? Quand ont-elles été enterrées par Marc Dutroux au fond de la propriété de Sars-la-Buissière ? Le dossier d’instruction ne répond à ces questions cruciales qu’en actant les déclarations de Marc Dutroux et celles de Michelle Martin qui soutiennent tous deux que les corps des deux fillettes furent jetés dans la fosse vers le 25 mars 1996, après avoir été sorties vivantes de la cache par Marc Dutroux.
On sait que l’autopsie de Julie et Melissa n’a pas permis de préciser la date de leur mort.
On sait aussi qu’il est douteux que les deux fillettes aient pu subsister trois mois et demi dans la cache sordide, privée d’air et de lumière, sans nourriture suffisante. Elles sont mortes parce qu’on m’a emprisonné : cette affirmation de Dutroux, qui tente de s’exonérer de la mort cruelle des deux fillettes, ne correspond pas nécessairement à la vérité.
Pour tenter, sans prétention, de l’approcher, il nous a paru utile de revenir en détail sur la fosse creusée par Marc Dutroux dans sa propriété de Sars-la-Buissière entre le 25 et le 28 novembre 1995 à l’aide d’une grue-pelleteuse Liebherr 921A achetée le 24 novembre.
Comment Dutroux a-t-il creusé la fosse ?
Est-il pensable qu’il ait pu, à quatre mois d’intervalle ouvrir la même bande de terre pour y jeter d’abord le corps de Bernard Weinstein, ensuite ceux de Julie et Melissa ? Cette préoccupation avait été exprimée auprès du juge Langlois par des enquêteurs de Neufchâteau. Il n’y avait pas été réservé de suite.
Lorsque le 15 août 1996, les gendarmes investissent la propriété de Sars-la-Buissière, ils remarquent une bande de terre longue d’environ 6 mètres qui indique que le sol a été creusé.
Ces gendarmes nous confirment que cette bande de terre était uniforme, que la végétation la recouvrait de manière identique : en bref qu’elle procédait d’un seul travail de terrassement.
Aucune expertise n’est alors réalisée. L’urgence est de retrouver le corps des fillettes et ensuite celui de Weinstein. Les verbalisants constatent que les corps de Julie et Melissa sont enterrés à une profondeur de 2,7 mètres. Celui de Weinstein est retrouvé à deux mètres seulement vers le nord à une profondeur de 4 mètres.
Nous avons consulté des grutiers travaillant sur des pelleteuses Liebherr 921A, celle utilisée par Marc Dutroux. Comment arriver à une profondeur de 4 mètres ?, leur avons-nous demandé. Tous nous ont indiqué qu’il fallait déployer le bras triarticulé de la pelleteuse en hyperextension - soit le tendre au maximum - et engager la pelle à une distance de 5 à 6 mètres pour atteindre, pratiquement à l’aplomb de l’engin, la profondeur souhaitée (et maximale pour la Liebherr 921A) de 4 mètres.
La fosse ainsi creusée, selon la documentation technique du fabricant allemand Liebherr, présente différents niveaux. Si l’on se reporte à la profondeur atteinte à 2 m (à l’horizontale) de la profondeur de 4 m, on constate que c’est le niveau 2,7 m qui est atteint, ainsi que le montre notre infographie.
Il est donc techniquement possible que les corps de Julie et Melissa et celui de Bernard Weinstein aient été jetés dans la fosse par Marc Dutroux au cours de la même opération de creusement.
Marc Dutroux était par ailleurs un piètre conducteur d’engins de chantierainsi qu’en témoignent des rapports de police faisant état d’une haie enfoncée par Dutroux et de l’arrachage d’un câble de télédistribution à Merbes-le-Château.
Des enquêteurs s’interrogent encore aujourd’hui sur la capacité qu’il avait, sans prendre le risque de déterrer le corps de Weinstein, de replonger une deuxième fois sa large pelle dans la fosse et de creuser à faible distance de ce premier cadavre le trou dans lequel il dit avoir jeté les corps de Julie et Melissa fin mars 1996.
Lorsque la pelleteuse fut saisie, ni les sacs-poubelle, ni la chaîne de 3 mètres, ni le cadenas Yale, ni la toile isolante qui s’y trouvaient n’ont fait l’objet d’expertises.
Le juge d’instruction, en invitant Marc Dutroux à une reconstitution de l’enfouissement des corps de Weinstein et de Julie et Melissa, aurait eu l’occasion de mieux apprécier la vraisemblance des versions de Marc Dutroux et de son épouse.
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